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Celimbrimbor | 05/05/24 18:13

Cette histoire se déroule dans la jeunesse du monde, avant que la magie ne le désertât peu à peu sous l'emprise des humains, avant que les sept couronnes coalisées ne brûlassent le dernier royaume elfique. Les continents présentaient un autre visage sur la face de la terre, les océans et les mers parcouraient d'autres territoires et il restait des forêts perdues dont aucun fantôme ne demeure aujourd'hui. Les dryades et les faunes, les kelpies et les selkies, les sylphides et les ifrits, les orcs et les gobelins, toute sorte de créature disparues erraient encore par monts et par vaux. Celimbrimbor Elanden était de celles-ci. La morve au nez et l'assurance de tout savoir, ignorant tout de la tragédie qui l'attendait, il allait de pays en régions pour s'aventurer de récit en récit que seule sa mémoire consigna. Cette histoire se déroule dans la jeunesse du monde.

C'était l'hiver, il croyait. Il avait froid malgré la marche. Sans doute à cause. Le soleil sur la lande cotonneuse lui brûlait les yeux et il avait depuis longtemps renoncé à les ouvrir complètement. Il faisait froid mais il ne neigeait plus. C'était déjà ça. Tout à l'heure, les nuages étaient tombés duvet, plusieurs heures durant et il avait eu toutes les peines du monde à poursuivre. S'arrêter était hors de question. Il faisait trop froid. Il n'avait jamais connu le froid. Il n'avait jamais connu ce froid, profond, abyssal comme les eaux, et qui forclosait tout possible retour de chaleur. L'air qui rentrait sans ses poumons lui déchirait les bronches et le cou et les narines où la condensation avait formé des petites sculptures de glace. Il ne toussait plus et ne savait pas si c'était une bonne chose ou pas. Il avait mal. Aux jambes, au tronc, aux oreilles, au dos, aux pieds, aux mains. Il n'osait pas regarder ses bottes. Le cuir n'était plus étanche et, s'il réussissait à atteindre un après avec un peu de vie, il faudrait penser à en changer.

Vers quoi marchait-il déjà ? Il ne le savait plus, tout pris qu'il était par sa marche. De temps en temps il levait les yeux et quelque chose en l'assurait qu'il était dans la bonne direction mais il ne savait pas ce qu'elle était. Ou qui. Peut-être un panache de fumée. Peut-être une bâtisse aperçue plus tôt ce matin quand il avait quitté l'abri à flanc de montagne où il avait trouvé refuge la nuit passée. Le passage du col avait été compliqué. Des rochers traîtres pendant toute la montée, il avait souvent été à quatre pattes, était tombé malgré tout. Il se souvenait que sa destination avait à voir avec un cours d'eau. Voilà. Il avait entrepris l'ascension pour trouver la source de la rivière qui irriguait─ quoi ? Pousseguy ? Arepas ? L'endroit où il avait dormi deux jours plus tôt. Dans une auberge. Avec des draps sinon propres au moins chauds, sur un lit doux et duveteux. Un peu comme celui-là. En moins froid.

Il ouvrit les yeux, se redressa, inspira âprement. S'ébroua. Se claqua les joues. Se frictionna le corps sous le soleil glacé. Laissa la panique abandonné son cœur. Reprit sa marche.

L'eau. Le cours d'eau, la rivière, les villageois d'en bas l'appelaient la Pousse ? Le pas ? La Nève. Ils l'appelaient et lui avaient dit qu'elle trouvait sa source en haut de la montagne, derrière lui maintenant, depuis avant la neige, pas longtemps avant, qui portait sans doute un nom qu'il oubliait aussi, malin pour un type qui voulait consigner le monde. Il avait trouvé l'idée d'aller voir intéressante. Déjà, il savait une extrémité du fleuve, à son embouchure dans l'océan, pourquoi ne pas explorer son autre bout. Et c'est ainsi que.

Des bois. Sur sa droite, à une centaine de mètres. Il hésita. Il y ferait tout aussi humide. Peut-être moins froid. Il y aurait des bêtes aussi. Il n'avait pas cette force. Il le tint à sa droite.

Il avait trouvé la source, entendu les jeux soyeux de son surgissement, n'avait pas surpris d'esprit auquel les druides prétendaient parler et avait considéré que rebrousser chemin ne valait rien et poussé de l'autre côté. Presque surpris par la nuit mais surtout par le froid et la fatigue, il s'était arrêté dans la grotte, s'était réchauffé à un feu chiche issu d'un peu de magie et il pensait croire se souvenir d'avoir dormi un peu. Mangé, non. Il en était sûr, il jeûnait depuis le village, Osseguy ou Patepas, il ne savait plus.

Il s'éloignait de la forêt. Toujours à droite mais il avait obliqué. C'était l'hiver. Les bêtes auraient faim. Le vent était faible et debout. Le danger viendrait de derrière. Il obliqua un peu plus.

Il avait présumé que si la source coulait dans une direction depuis un point, elle coulerait sans doute dans une autre direction depuis un autre point et c'était mis en quête. Voilà pourquoi nuit l'avait trouvé, pendait que lui faisait chou-blanc avec déception. Peut-être la dernière. Il chassa cette pensée et obliqua encore. Pas seulement pour s'éloigner des arbres qui l'appelaient mais aussi parce qu'il fallait aller dans cette direction. Ce n'était pas un parangon de pratique mais sa mémoire lui faisait rarement défaut.

Sauf à propos de détails sans importance, les noms des lieux, des gens. Des dates. Des broutilles.
Était-ce hier soir ? Cette nuit ? Les deux se confondaient dans la fatigue. Il faisait clair. Le cil était ciel. La lune brillait. Cette nuit alors ? Peu importe. Il avait vu, très loin, en bas, très loin en bas, un agrégat de lumières. Des carrés, des brillantes et qui s'étaient éteintes. De la vie. Raisonnablement proche de la sienne.

Un villageois, une villageoise ? une personne alors, un peu plus tôt, lui disait que les distances étaient trompeuses en montagne. Il avait écouté poliment. Il aurait dû.

Il ne s'était pas arrêté depuis son départ plus tôt. La lande était couverte de neige. Était-ce normal cette saison ? Peut-être. Il se retourna vers la forêt, loin maintenant, presque perpendiculaire derrière lui, et le vent plus ou moins parallèle. Pour le moment, tout allait bien. Il baissa les yeux de nouveau et continua de marche. Il faudrait penser à se faire un bâton, une canne. Un outil pour se soulager. Et peut-être un sac ?

Il avait soif. Hier, il avait bu en montant et en se promenant. La nuit, moins. Et pendant la descente ? Ah, de la neige ! D'abord, il l'avait fondue entre ces mains, d'un sort un peu complexe, avant de s'apercevoir qu'il lui coûtait trop de fatigue, alors seule la chaleur de son corps l'avait fait fondre. Finalement, il se contentait de prendre une bouchée de neige et de la laissa fondre. Il avait eu mal, les premières fois. Maintenant, la douleur se noyait parmi d'autres. Il avait soif. Il laissa baller un bras pour ramasser une poignée d'eau solide et s'arrêter de marcher. Ouvrit les yeux. Il y avait moins de neige. Elle atteignait à peine ses tibias, dévoilant au passage des bottes agonisantes et un pantalon détrempé collé qui lui faisait une deuxième peau d'une couleur malade. Il leva les yeux un peu plus. Au loin, le sol ne reflétait plus l'impitoyable du ciel. Toujours pas de rivière mais des collines. Des buissons. Peut-être des plantes. Il regretta la forêt. Il aurait pu manger. L'être, sans doute.

Il se demanda si le vent se lèverait comme tout à l'heure sous la neige. Cela avait été beau, malgré tout. Il avait vu des flots horizontaux aller au-dessus du sol. Il avait trouvé cela joli, même alors qu'il avait froid. Désormais sans cela, à quoi bon ? À quoi bon le vent si on ne le voyait pas de dessiner dans le vide. Il se demanda ce qu'était le vent. Se remit à marcher, laissant la question au futur si le futur advenait.

Un long moment, une heure, à vue de soleil, il alla dans de la neige fondue. Il marchait plus vite malgré la fatigue et les douleurs qui se signalaient de plus en plus mais glissait, s'empêtrait dans des flaques d'eau salie de terre et de poussière. Une partie de lui émit des idées sur la pureté et le mélange, argua que l'eau n'était sale que parce qu'il ne s'y voyait plus ou ne pouvait la boire, demanda si cet argument pratique constituait un critère suffisant pour disqualifier une chose, mais il ne l'écouta pas et continua de marcher jusqu'à enfin arriver sur un sol qui n'était plus une éponge.

Là, il s'arrêta. Il faisait toujours froid mais il fallait qu'il enlevât ses chaussures. Ce conseil-là, il le tenait d'une villageoise, une autre, un autre endroit, à qui une jambe manquait. Ses pieds étaient bleus. Bleuies. Bleuets. Cieux. Pâles. Ce n'était pas bon signe. Lui restait-il un peu de force pour lancer un sort ? Il regarda le ciel. Il ferait nuit tantôt. Tout au plus dans trois, cinq heures. C'était un pari. Un dernier sort pour aller et rester et espérer un but ou un abdiquer ce dernier tour de magie pour préserver ses forces que la fin du jour et la nuit ne soient pas les dernières.
Il considéra les possibilités. Pesta. Pleura. Hurla sans un bruit. Pleura encore. Céda.

La chaleur, il la fit naître au cœur. Toute douce, timide presque, pour ne pas se cuire de l'intérieur. Elle se diffusa battement après battement, diastole après systole, le parcourut. Le regain de force qui s'empara de lui alors était factice mais il suffisait d'y croire. Il y cru. Se remit en route, pieds nus, se concentrant ardemment pour maintenir ce si faible feu. Optez pour une puissance moindre mais une durée plus longue. Bonne leçon, ça. S'il. Quand il reviendrait, il remercierait. Ne plus penser, pour l'instant.

Étonnamment, la température ne diminuait pas à mesure qu'il progressait vers la fin du jour avec le soleil. L'air, même, se réchauffait. Il tourna la tête vers la montagne et la neige et les bois. Il descendait. Pourquoi le froid restait en hauteur ? Un jour, peut-être. Avec le vent. Il continua de marche, son sort consumé depuis longtemps. Un abri. Chaud. Mais pour l'instant, un pas. Après l'autre. Un pas.

La chance voulut qu'il atteignît le sommet d'une petite colline avant qu'elle ne lui masquât complètement le soleil. Il baigna dans la lumière directe qui l'aveuglait complètement et le chauffait un peu. Suspendu entre deux mondes, il demeura là dans le silence des bêlements.

Il mit une main en visière sur son front. Plissa les yeux sous l'effort. Une étable. En dur. En contrebas. Peut-être existait-il un contrebas à ce contrebas, il ne réfléchissait plus. Aurait-il voulu courir qu'il ne l'aurait pu. Il se laissa descendre doucement, lourdement, jusqu'au bâtiment dont il fit le tour. Deux fois avant de trouver une porte que la fatigue lui dissimulait. Peut-être la referma-t-il contre le froid. Ce n'est pas sûr. Toutefois, il eut la politesse de s'effondrer dans un tas de foin de l'autre côté de l'enclos des chèvres. Il se roula en boule. S'enterra. Sombra.

Celimbrimbor | 11/05/24 13:57

On le réveilla, il croyait, à un moment, mais le délire de la fièvre l'avait emporté et il ne se souvenait plus. On devait l'avoir réveillé pourtant puisqu'il y avait eu de la paille et après un baquet d'eau tiède ou chaude, une serviette, une couverture. Il y avait eu des éclats de visage, de lumière. Des traits vus à l'envers et qui ne signifiaient rien. Des rides. Des yeux. Une bouche et un nez. Des cheveux noirs, des cheveux blancs. Il ne s'était même pas débattu. Il était retourné dans l'abandon du sommeil. Et puis, il ne savait plus. Était-ce une terre où on le réduirait en cendres ou en bête de foire ? La géographie n'était pas son fort. Quel était-il, alors ? Dormir.

Quand il se réveilla, il avait faim. Soif, aussi. Mais il était libre et il n'avait plus froid. Il fournit un effort pour tendre le bras vers le verre et le broc en terre cuite non loin mais abandonna. Il avait mal. Ses pieds criaient une rage sourde, il sentait comme des brûlures au visage et aux mains, partout où il n'avait pas été couvert de vêtements. Des gants ? Pourquoi faire ? Ah, quel imbécile. Sa peau le tirait terriblement et la fièvre le tenait sans doute encore, à moins que la pierre ne fût naturellement tournante. Il se permit quand même un sourire qui craquela ses lèvres et en fit jaillir un peu de sang. Il était vivant. Voilà une nouvelle sympathique pour commencer la journée. La journée ? Il cligna lentement des yeux. La lumière venait des interstices du poêle installé un peu plus loin au bout de ses pieds, chiche mais suffisante pour qu'il vît.
C'était un petit poêle mobile, plus un braséro fermé qu'autre chose, posé juste à côté de la porte. Il n'y avait que cette porte, aucune fenêtre, pas même dissimulée par un panneau installé contre le froid et l'obscurité. Des étagères, par contre. Et il reposait sur un matelas de sacs de─ grains ? farine, peut-être ? Un cellier. Il se trouvait sans doute dans le cellier d'un fermier. Ce qui collait avec le baquet d'eau. Qui l'avait recueilli possédait un peu de biens. Il ferma les yeux pour reprendre des forces.

Il les rouvrit parce que la porte grinça en se refermant il appela d'une voix faible avant que l'embrasure ne se réduisît complètement. La lumière l'aveugla puissamment et quand il y vit enfin clair, un homme se tenait accroupi devant lui, accoudé sur une étagère de terrines. Âgé, pour les critères des humains, mais pas vieux encore. Des vêtements, colorés mais passés. Des yeux bleus, très clairs. Des rides sur le visage, une méchante barbe hirsute. Il tenta de se redresser.

« Non, restez allongé. Une voix habituée au commandement. Je vais vous faire apporter un peu de bouillie d'épeautre avec du fromage et du miel. On n'a réussi à vous faire boire qu'un peu de lait sucré depuis trois nuits.
─ Merci.
─ Nous verrons bien. Un temps, inquisiteur. Votre nom ?
─ Celimbrimbor Elanden.
─ Jacques Dumoulin. Une pause. Maître, Jacques Dumoulin. C'est mon gendre qui vous a trouvé. Un temps. Reposez-vous, nous reparlerons plus tard, j'ai à faire.
─ Atten─ »

L'humain, Jacques, il avait entendu, laissa la porte ouverte derrière lui et partit vaquer. Par l'ouverture, Celimbrimbor aperçut une pièce, large, avec une table dont il ne voyait pas les bords, quatre chaises. Peut-être y avait un foyer un peu plus à droite ou à gauche. Son poêle était mort, par ailleurs. Il laissa sa tête aller, la nuque douloureuse elle aussi. L'humain, Jacques ? Jacques avait eu raison. Il était faible. Et affamé. Le menu que lui avait décrit l'hu, Jacques le faisait saliver. Il en était à espérer qu'il n'avait pas déliré cette présentation quand un autre humain (oui, un autre, pas les mêmes yeux, noir ceux-là, et pas les mêmes habits, plus colorés) entra dans la pièce, un bol à la main et un large sourire au visage.

« Allez, monsieur Elanden. Le ton joyeux et simple. Un peu de nourriture !
─ Merci. Faible.
─ C'est rien. Un rire. Attendez, laissez-moi poser ça ici, je vais vous redresser. Des gestes précis, doux et forts. Là, parfait ! Tenez voir la cuillère ? Très bien, je vais m'en charger pour le moment, ce sera plus simple. Précis. J'ai fait rajouter quelques noix, c'est gênant ? Non ? Excellent, allez, mangez. Oppressant. Surtout, dites-moi quand vous serez rassasié, d'accord ? Un rire. On ne cherche pas à vous engraisser, jusqu'à vous rendre un peu de forces. Un nouveau rire. Je pense que d'ici demain vous pourrez marcher seul. Vous autres les elfes possédez une faculté de récupération plutôt incroyable. Curieux. Vos membres repoussent si on les coupe, comme les queues des lézards ? Un regard horrifié. Non ? Bon. Ça suffit ? Un hochement de tête. D'accord. Je vous laisse le bol et la cuiller ici, à côté, avec un broc plein et un verre. Une pensée. Si vous avez besoin de vous lever, appeler. Thierry et Jeannine ne sont jamais loin et je ne pense pas que Dumoulin apprécie que vous souilliez sa farine. Un rire. Je reviendrai sans doute plus tard ce soir. Se relever. Reposez-vous bien ! »

Lui aussi laissa la porte ouverte derrière lui. Il faudrait réussir à marcher avant le soir. Être autonome. Ne pas rester à sa merci. Il n'avait pas dit son nom, si ? Jacques, c'était l'autres. Yeux clairs, lui les avait sombres. Verts. Proches des feuilles de chêne en été. Être autonome avant son retour. Il regarda plus précisément autour de lui. On avait posé son couteau de voyage sur une étagère proche de lui, bien en évidence. Voyage léger, qu'il avait dit. Une épée, non seulement cela n'inspire pas la confiance, et tu sais pas t'en servir. Il sourit. But. Se rendormit.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, la lumière de la pièce en face de lui crépitait et flamboyait, jetant des ombres contradictoires. Un foyer et des torchères, sans doute. Il se redressa en ignorant la douleur aussi bien que possible, grogna, insista, et se retrouva adossé sur le mur derrière lui. Sa couverture glissa sur son torse nu. Il n'avait pas froid. Il sourit. But à nouveau, prit le bol sur l'étagère. Il se crispa un peu et le tremblement de ses mains s'accentua d'autant. Voilà qui n'irait pas. Fermant les yeux, il inspira et expira doucement, se relâchant lentement, se concentra sur le flux du sang dans ses veines, sur les rythmes réguliers et rassurants de son cœur et de son souffle. Il laissa le faux silence le submerger, les éclats de voix, de pieds, les cris de bêtes plus loin, dehors. Le bruit de la cuillère sur le bord du bol en bois s'estompa doucement, jusqu'à disparaître. Il rouvrit les yeux. Mangea. L'épeautre était mou, le miel l'avait imbibé, comme il avait coulé dans le fromage caillé, se dissimulant en autant de surprises en autant de bouchées, pendant que les cerneaux de noix croquaient sous ses dents. La bouillie était froide mais rassérénante. Il prit son temps. La sensation de bien-être immédiate était agréable mais trompeuse, factice. Il savait qu'il ne tirerait vraiment profit de ce repas que dans une ou deux heures. Il s'enhardit tout de même et se leva.

Il s'effondra contre le mur, manqua de retomber sur les sacs de farine, la tête un tourbillon fou, mais tint bon. Cela aussi passerait et, bientôt, passa. Il soupira. Bon. D'un tâtonnement prudent, il s'assura de la solidité de l'étagère à sa droite et s'appuya dessus pour arriver jusqu'à la porte. Il respira dans l'encadrement, l'épaule calée sur le chambranle. La pièce était moins grande que ce qu'il avait perçu, avec effectivement un foyer assez important dans une cheminée. Deux pièces ? Une cloison, en tout cas, plus loin à gauche. Ce qui semblait être la porte d'entrée, là-bas, à droite. Des fenêtres. Des meubles. Et une humaine qui lui arrivait dessus.

« Attention monsieur ! Il fallait m'appeler ! Un soutien, refusé poliment.
─ J'arrive à marcher, je vous remercie. Un temps. Par contre. Une hésitation. Je ne suis pas familier des lieux. M'indiqueriez-vous la place d'aisance ?
Un rire étouffé. Bien sûr ! Je vais vous conduire même, mais, peut-être monsieur voudra-t-il s'habiller un peu plus ?
─ Pardon ?
─ C't'à dire que monsieur est nu comme un ver et que dehors, la nuit arrivant aidant, il commence à faire froid. Sans doute rien d'aussi pire que ce que monsieur a enduré, mais quand même.
Une constatation. Oh, oui. Bonne idée. »

Après l'avoir aidé à enfiler des vêtements qui n'étaient pas les siens « nous n'avons pas trouvé de bottes, mais vous étiez pieds nus, ça ira ? » mais qui lui allait à peu près, elle « Jeannine, c'est mon nom. Jeannine » le guida jusqu'au cabinet d'aisance à l'extérieur. Le crépuscule était somptueux et rendait inutile la lanterne qu'elle prit quand même. Elle attendit qu'il eut fini et le ramena à l'intérieur où il s'effondra plus qu'il ne s'assit sur une des chaises pas trop loin du feu. Satisfaite qu'il ne s'enfuirait pas, elle retourna s'occuper.

Quelques temps après (avait-il bien fait de laisser son couteau de voyage sur l'étagère ?) la porte s'ouvrit et le premier humain, Jacques, entra, nota sa présence, passa dans la pièce du fond, et reparut, un gilet plus léger sur le dos.

« Vous avez repris du poil de la bête, monsieur Elanden.
─ Merci, oui. Un temps. Merci à vous, Jacques, et à ceux de votre maison.
─ Maître Jacques, s'il vous plaît. Un temps. C'est ainsi que le veut l'usage par ici.
─ Très bien. Alors je vous remercie pour votre aide, maître Jacques, et remercie ceux de votre maison. Une pause. Et je vous demanderai de m'appeler Celimbrimbor. Nous avons d'autres usages dans mon peuple que celui-ci. »

Dans le silence du feu de bois, ils s'observèrent de loin, chacun de son côté.

« C'est un mauvais départ, n'est-ce pas ?
─ S'il en fut, oui.
─ Bien. Un sourire. Je respecterai vos usages, maître Jacques.
─ Et moi les vôtres, Celimbrimbor. Un temps. Thierry, apporte-nous à boire et à manger. »

L'humain qui s'était tenu en retrait à droite de Jacques se mit en mouvement. Il alla dans le cellier pendant que l'humaine qui l'avait guidé dehors, Jeannine, installait des assiettes et des verres sur la table.

« Ce sera frugal pour l'instant. Vous et moi sommes attendus chez le châtelain. Un temps. Même si nous irons en voiture, je préfère que vous preniez un peu de force.
─ Je vous en remercie. Votre gendre sera là, je voudrais le remercie de vive-voix également.
─ Non. Une crispation. Il ne peut pas. Un temps. Nous verrons. Sur la table, un pâté, du pain, une bouteille avec un liquide jaune pâle. Pour l'instant, mangeons. »

L'hu─ Jacques coupa lui-même une tranche dans la miche pour son invité, mais laissa l'autre humain, Thierry, servir la boisson. Celimbrimbor se laissa guider dans les coutumes, observant avec attention. Il comprenait une sorte de hiérarchie. Jacques, en face, était le chef de la maison. Où celle-ci se trouvait, il n'en avait aucune idée. Si fils et filles il y avait, ils devaient être ailleurs, chez le gendre mystérieux, peut-être. Pareil pour son compagnon ou sa compagne sans doute, ou absente, peut-être interdite de compagnie ? Les deux autres humains étaient des serviteurs. Il se demande s'ils étaient des esclaves comme il avait pu voir ailleurs, dans d'autres contrées humaines, mais ne posa pas la question. Dans cette hiérarchie, le châtelain devait être au-dessus. Il aimait bien les structures verticales. Elles lui paraissaient toujours plus apaisées et ordonnées. Jusqu'aux inévitables révoltes. Pendant que Jacques expliquait sa minoterie, il regarda avec plus d'attention les deux autres. S'ils étaient asservis, Jacques n'était pas le pire des maîtres. S'ils étaient libres, il se demanda le prix de leur liberté.

« Vous n'avez pas touché à votre vin, Celimbrimbor.
Un clignement d'yeux. Oui, pardon. Un rire. Je ne bois pas d'alcool, c'est pour cela. L'eau me suffit tout à fait.
─ Vous êtes prêtre ?
Retenir un rire. Non. Non, pas à ma connaissance. Pourquoi donc, maître Jacques ?
─ Les prêtres ici font vœu d'abstinence de chair grasse et de vin. Un rictus sous la barbe. Et aussitôt élevé à la dignité du district, dépassent immanquablement le quintal. Acide. Pardonnez-moi, je m'oublie. Tout ceci doit vous paraître plutôt confus.
─Non, non, je vous assure, au contraire. Un sourire. Une question cependant.
─ Oui ?
─ Qui était l'humain de une hésitation ce matin ? Cet après-midi ?
─ Clarence. Un ton presque sec. Le médecin de la châtellenie. Un temps. Maître Clarence, d'ailleurs, vous ferez attention. C'est un ami très proche, très utile, du châtelain. »

Il ne comprit pas très bien où Jacques avait placé la pause dans sa dernière phrase. Prendre des forces pour la soirée, avait-il dit, oui. Cela semblait une bonne idée.

Celimbrimbor | 26/05/24 11:39

Il prenait une gorgée d'eau quand on frappa. L'autre humain ouvrit la porte. Un quatrième humain se tenait emmitouflé dans un lourd manteau.

« Maître Jacques, vous êtes prêt ?
─ Oui, Anthony. Le temps de passer une veste et de prendre un manteau pour mon hôte.
─ Je vous attends dans la voiture, alors. »

Un cocher, sans doute. Il pouvait sentir les cheveux, dehors, là où l'humain retournait. Deux. Ni fatigués ni énervés. Plutôt bien traités, même, bien qu'ils auraient préféré rester à l'abri et au chaud plutôt que de sortir mais ils connaissaient le chemin. Ils savaient qu'ils seraient bientôt rentrés. Cet humain, comme avait-il dit ? Cet Anthony semblait bien prendre soin d'eux. Ils l'aimaient bien. Il pouvait le sentir.

Jacques demanda aux deux autres humains de ranger le désordre de la table, de remettre du bois au feu avant de partir et leur donna congé pour la nuit. Puis il passa dans ce que Celimbrimbor s'était décidé à appeler la chambre et en revient vêtu d'une chemise propre sous son gilet et sa veste, les trois un peu passés et élimés. Il prêta un manteau à son invité et ils marchèrent jusqu'à la voiture. L'autre humain que les chevaux aimaient avait déployé un dispositif ingénieux installé sur la caisse de la chaise qui permettait de ne pas prendre appui sur les rayons de la roue pour grimper. Quand ils furent installés, il le replia derrière eux et forma ainsi comme une petite porte puis monta sur son siège, presque sur le timon. Il émit un petit claquement de langue et les chevaux se mirent au pas. Quand ils eurent dépassé les murs de la ferme, il recommença et ils passèrent à un petit trop agréable sous la nuit.

« Je préférerais ne pas aller plus vite, Maître Jacques. Fort, pour courir le bruit des chevaux, des harnais, du bois, des roues, de la route. Le vieux Sévère n'a pas encore repris les trous de l'hiver sur le chemin. Un temps. Il est un peu faible, en ce moment.
─ Ce n'est rien, Anthony. Même volume. Nous dirons à Messire de Poussillac que nous avons pris du retard à cause de mes ablutions ou qu'importe. Un temps. J'enverrai Thierry voir Sévère après-demain.
─ Merci, Maître Jacques. »

Les deux lampes tempêtes installées sur le corps de la voiture éclairaient mal le chemin qui passait entre des haies décharnées par la saison. Pire, elles l'aveuglaient partiellement et l'empêchaient de bien voir les paysages grâce à la lune qui se levait. Las de ne rien voir, il se rencoigna dans le manteau et sur l'assise trop dure. Jacques se pencha vers lui.

« Celimbrimbor, avant que nous n'arrivions, un mot. Un regard vers Anthony.
─ Oui ?
─ Je souhaiterais que vous me rendiez service. Un temps.
─ Bien sûr, si cela m'est possible, évidemment !
Anthony penché vers les chevaux. Quand le châtelain vous demandera que vous a trouvé.
─ Oui ?
─ Vous me sauveriez la vie si vous ne mentionniez pas mon gendre. Un temps, un regard sur Anthony, occupé. Pourriez-vous faire cela ?
─ Certainement, oui. Je suppose mais─
─ Répondez simplement que c'est moi. Une pause. Dans le deuxième entrepôt.
─ Bien sûr. Une pause. Oui, bien sûr. Dans le deuxième entrepôt. Très bien. Un temps. Oui, oui, bien sûr. Le reste est un peu confus à cause de la fièvre.
─ Merci. Une hésitation. Si tout va bien, nous n'aurons jamais à reprendre cette conversation. »

Ils n'échangèrent plus un mot le reste du trajet. La nuit était claire. Il n'avait pas froid. Il allait mentir à un notable local pour une raison qu'il ignorait. Il décida de trouver encore un peu de repos, de force, pour se préparer à affronter la soirée.

Il se senti secoué, plus que par les cahots du chemin. Jacques avait une main sur son épaule. Il ouvrit les yeux. Visiblement, ils arrivaient. En fait de château, ce à quoi il s'était attendu, se tenait devant eux une grande maison en pierre, un peu large, au sommet d'une petite butte, à demi dissimulée derrière une palissade au portail béant. Ces humains et leur architecture effrayée. Ils ne savaient que s'enclore, se cacher, se terrer, comme des lapins. Il sourit. Oui, la comparaison marchait bien avec la bâtisse ramassée et trapue qui s'approchait au pas lent des chevaux. Il s'émerveillait chaque fois qu'il apercevait ce genre de construction. Il la mesura rapidement et grimaça. Vue la disposition des fenêtres du premier étage, peut-être ne tiendrait-il pas debout au rez-de-chaussée. Enfin, il parlait de fenêtres mais il s'agissait plutôt de petits rectangles dont seul un vomissait une lumière qui ne s'échappait pas très loin. Il pouvait voir la porte d'entrée fermée. Elle était excentrée sur la gauche. Après elle, sur le mur, une fenêtre puis le coin. Deux autres à sa droite. Au doigt mouillé, elle devait faire dans les quinze mètres de largeur. Peut-être un peu plus. Trois pièces, alors, sauf à ce que l'entrée se situât sur la largeur, mais il doutait. Les humains s'enhardissaient rarement à sortir de leur parallélépipède ordonné.

Il se demanda ce qu'ils diraient s'ils visitaient Jüdor. Comment réagiraient-ils face aux arches, aux arbres, aux ouvertures ? Il haussa les épaules. Ils ne verraient pas Jüdor. Quelle serait l'histoire de son origine, cette fois-ci ? Sans doute des plaines loin à l'Ouest. Le plus loin possible.

L'humain aux rênes manœuvra la voiture de façon à ce que l'ouverture qu'il allait dérouler fût tourner vers l'entrée. Habile. Il vit aussi l'écurie, là-bas, en face de lui. Doublement habile. Pendant que l'autre humain, Jacques, descendait, Celimbrimbor nota la retombée d'un rideau derrière une fenêtre, sans avoir pu noter ce qu'il l'avait tenu. Ils posaient le pied sur les premières marches du perron quand la porte s'ouvrit. De la prestidigitation à peu de rais. Il sentit Jacques se tendre. Lui avait bien dormi, avait bien mangé, il ne se sentait plus faible.

Perpendiculaire à la porte, deux pas en arrière de façon à leur laisser l'espace d'entrée, un humain se tenait debout, l'air impassible. Était-ce une livrée, qu'il portait ? Ou des vêtements normaux ? L'humain prit le manteau de Jacques et le sien et, sans un mot, leur indiqua une porte. Un serviteur, sans doute. Il se retint de poser la question. L'attitude de Jacques, à peu près la même que celle qu'il avait eu envers l'humain qui préférait les chevaux, le renseigna. Donc le châtelain possédait au moins deux humains à lui. Plus que Jacques ? Lui avait donné congé aux siens, plus tôt, alors qu'ici, ce n'était pas le cas. Il se concentra un peu. Les bruits venaient d'un peu plus loin dans la maison. Une cuisine, deux personnes. Quatre humains. Il voulut percevoir au-dessus mais une voix de stentor retentit.

« Dumoulin ! Pas de maître. C'est un plaisir de vous voir ! On pourrait presque croire que vous nous évitez !
─ Sire Danvers. Pas de reprise, un sourire de circonstances, tendu. La minoterie me retient beaucoup.
─ Ah, oui ! Le travail. Acide. Je n'imagine pas. »

Le silence. Puis un troisième locuteur, enjoué.

« Ravi de voir que vous vous portez mieux ! Un rire. Vraiment, c'est incroyable à quelle vitesse vous vous rétablissez, vous autres !
─ Je ne souffrais en vérité que de fatigue et de faim. Les soins de maître Dumoulin et les vôtres, maître une hésitation Clarence, m'ont tout à fait requinqué. Demain, il n'y paraîtra plus.
─ Certes, mais c'est tout de même incroyable. Quelle constitution. Une pause. Il a fallu à Jacques une grosse semaine pour se remettre d'un méchant rhume, et c'est pourtant l'homme le plus solide que je connaisse. Un regard par en-dessous. Alors à vous voir si frêle
─ On ne vous imaginerait pas très vaillant ! Grasse. Assez de bavardages ! Nous discuterons autour du vin et du repas ! »

L'humain, le châtelain, Danvers, se porta à un bout de la table. Il lui désigna d'un geste sec une chaise à sa droite. Jacques se mit à côté de lui, l'humain qui se disait soigneur en face de lui. Celimbrimbor se remémora d'autres dîners chez d'autres humains et ne s'assit pas immédiatement, attendit un signe de l'hôte. Curieux pouvoir que celui qui a toujours besoin de se montrer, de s'affirmer. Comme tout cela manquait d'élégance. Comme les vêtements de Danvers. Si Jacques comme l'autre en face portaient des tenus sobres et simples, lui s'étouffait sous des couches et des couches criardes de couleurs mal-assorties, ligotées par trois ceintures d'où pendaient deux fourreaux qui rendaient maladroit tout mouvement. Qu'en penserait Dublis ? Sans doute du mal. L'humain prétentieux s'assit après plusieurs secondes d'attentes. Ils l'imitèrent.

La table était dressée pour impressionner. Pour humilier sans doute aussi. Des assiettes empilées dans des assiettes, cinq fourchettes différentes, quatre verres, en verre ceux-ci, des fioritures et des décorations. Il reporta son attention sur l'humain en bout de table. Oui. Sa veste de cérémonie, comme la première assiette, assez petite et à hauts rebords qu'il avait devant lui, avait connu des jours meilleurs. Les sujets sur la vaisselle manquaient de fraîcheur, le jabot blanc autour du cou manquait de blancheur. Celimbrimbor nota le désespoir discret des plats et des costumes, inscrivit la colère qui sourdait de leur hôte à ce compte-là.

« Je vous vois surpris, Dumoulin. Une pause. Oui, il n'y a que quatre couverts.
─ J'ai vu, Sire Danvers.
─ Vous en espériez un autre, peut-être.
─ Non, Sire Danvers.
─ J'espère que vous excuserez Sélénée de ne pas se joindre à nous. Une mauvaise lumière dans les yeux. Il serait impropre qu'elle participe à notre table alors que notre union n'est pas encore célébrée, n'est-ce pas ?
─ Si ma présence n'y suffisait pas, celle de maître Clarence et de monsieur Elanden assureraient que la bienséance soit respectée, Sire Danvers, ne pensez-vous pas ? Acide à son tour.
─ Elle est indisposée, Dumoulin. Sec, impératif.
─ C'est vrai, Jacques. De la commisération ? Des migraines épouvantables. Un temps. Anselme, nous ferez-vous servir à boire ou devrais-je moi-même m'en charger ?
─ Très juste, Clarence ! » Un rire, grassouillet, un claquement de doigt.

L'édition a consisté à modifier le nom du cocher, qui par inadvertance s'était retrouvé le même que celui du médecin.

Edité par Celimbrimbor le 26/05/24 à 11:45

Celimbrimbor | 26/06/24 11:37

Telle était la coutume, alors. Bien. Il ne dit rien, ne réagit pas quand le serviteur se glissa sans un mot à côté de son propriétaire, sans une rebuffade. Encore un nouvel endroit où les humains s'asservissaient les uns aux autres. Sous quel critère ? Rien de physique, visiblement. L'humain en bout de table était fatigué, respirait mal et ses yeux jaunes confirmaient son teint rougeaud, tandis que l'autre qui versait un liquide jaunâtre dans un verre à peine ébréché était en pleine forme. Mal-nourri, indubitablement, mais capable et sans doute suffisamment fort pour en rendre à l'humain en face de lui. Pas à Jacques, cependant. C'était autre chose. Du pouvoir qui venait d'ailleurs et qui s'exhibait. Il desserra les dents, retourna tous les verres devant lui à l'exception du gobelet juste avant que l'humain à la bouteille n'arrivât.

« Seulement de l'eau pour moi, je vous prie.
Une hésitation.
─ Vous avez entendu, Serge ? Aigre. Allez, pressons. Suave. Vous ne buvez pas de vin.
─ Non. Un soupçon de silence. Je n'aime pas cela.
─ Ah ! Un verre vidé. Voilà qui est curieux, pas vrai Clarence ?
─ Tout à fait. Les bienfaits du vin sont nombreux, vous en êtes en exemple Anselme, d'ailleurs. Vers son vis-à-vis. Je ne saurais trop vous conseiller d'en boire, monsieur Elanden. Un temps. N'en prendrez-vous pas ?
─ Non.
─ Eh bien. Curieux. Un deuxième verre. D'autres particularités que la cuisine devrait connaître afin que ce repas organisé pour vous recevoir de la tension vous soit agréable, monsieur Elanden ?
─ Non.
─ Vous n'êtes pas très disert. Plus de tension.
Une hésitation puis, finalement. Je m'habitue, sire Danvers. Tout ceci est très nouveau pour moi.
─ C'est vrai ! Dites-nous un peu cela ! Dumoulin l'a sans doute déjà entendu, mais cela ne le dérangera pas d'écouter votre histoire à nouveau, n'est-ce pas ?
─ Non, Sire Danvers.
─ Vous voyez ? Un autre verre, les yeux plissés. Comment êtes-vous apparu dans le grenier à grain de Dumoulin ?
─ C'est le premier bâtiment un peu chaud où j'ai pu m'effondrer de fatigue en espérant me réveiller. Je marchais depuis plusieurs jours sans manteau et dans le froid.
─ D'où veniez-vous ?
─ De la montagne, maître une hésitation infime Clarence. Combien de temps ai-je dormi ? Deux jours ? Je suis parti d'un village de l'autre côté, dans les contreforts, et j'ai suivi une rivière.
─ De l'autre côté ?
─ Oui.
─ De Tonmatie.
─ Pardon ?
─ Vous arrivez de Tonmatie. Un temps, le nez dans le verre. La montagne dont vous parlez, ça doit être l'autel. Elle nous sert de frontière avec ces chiens. Pensif.
─ Je ne savais pas.
─ Réputée infranchissable. Un temps. Si vous êtes passé, c'est qu'il est un chemin. S'il est un chemin
─ Anselme, allons. Calme mais sûr. Monsieur Elanden n'est certainement pas à la solde de ces pourceaux.
─ Non, non. Perdu. Mais il passé la montagne. Un temps, dans le verre. La montagne qu'Ernest II aimerait tant passer.
─ Cela suffit, Anselme. Dur. Laissez monsieur Elanden raconter son histoire, voulez-vous bien ? Il sera toujours temps plus tard pour ces questions.
Un reniflement dédaigneux. Ah. Ouais. Une gorgée, un verre. Ouais. C'est ça. Faisons comme Clarence veut. Un morceau de viande à la pointe du couteau agité. Ouais. Allez, racontez-la, votre histoire, vous, là, l'étranger. »

Sans manquer un battement, il reprit son histoire, plus concentré sur ce qui attirait l'humain en face de lui que sur la vérité du récit. Ses yeux s'éclairaient étrangement dès qu'il mentionnait son peuple et, après avoir lancé un ou deux leurres, il en eut le cœur net. De ce moment, il obfusqua tout ce qui traitait des siens de près ou de loin, mentit ouvertement et avec conviction sans se départir de son sourire affable. Il comprenait la maison et Clarence était le problème qu'elle posait, l'autre humain un naufrage un peu triste. Tout cela promettait d'être divertissant. Au détour d'un mensonge, il s'arrêta.

« Et vous, maître Clarence ?
─ Oui ?
─ D'où venez-vous ? Une tension soudaine à sa droite. Votre accent est différent de celui de maître Dumoulin.
─ Évidemment ! La voix grise et la colère. Clarence n'est pas un paysan, soyons sérieux.
─ Et différent du vôtre, sire Danvers, également. Voilà pourquoi demandé-je.
─ Vous avez raison, monsieur Elanden. Onctueux. Ce n'est un secret pour personne. Un rire. Je sui arrivé dans la région il y a trois ans. Elle avait besoin d'un médecin, je suis resté. Une gorgée de son deuxième verre de vin, aux trois-quarts plein, comme le premier. Voilà le début, le milieu et la fin de mon histoire. Un rire. Vous me voyez navré qu'elle ne soit pas aussi riche que la vôtre.
─ Certes non. Un rire aussi. Mais cela ne répond pas à ma question. Sourire. Voyez-vous, je me flatte d'avoir et une excellente mémoire et oreille et je suis certain d'avoir déjà entendu votre intonation. Quelque chose sur les retours de vos 'l', notamment, que je n'arrive pas à replacer.
─ Vous devez être trompé par le souvenir de ma jeunesse proche du littoral, à l'Est d'ici. Nos parlers diffèrent un peu.
─ Sans doute, oui. Nouveau sourire. Pardonnez ma curiosité je vous prie. Comme je vous l'ai dit : je voyage et j'apprends.
─ Oui, je comprends. Un temps, malaisé. Jacques, un peu de vin ? »

Il laissa les humains discuter, prétextant la fatigue quand la conversation revenait vers lui. Jacques et Clarence, en tout cas. L'autre cuvait son vin, les yeux torves, la respiration encore plus malaisée. Peut-être à force d'être mené par le bout du nez ? Dublis aurait détesté cette plaisanterie mais Dublis n'était pas là. Il soupira doucement. Quand il aurait payé sa dette à Jacques, il rentrerait à Jüdor. Consigner ses voyages. Revoir Dublis. Le convaincre de partir avec lui.

La seule question qui l'intéressait était la fille de Jacques. Clarence, en face de lui, endossait dans son esprit un costume assez classique d'intriguant à la petite semaine. Il en avait rencontré suffisamment dans ses voyages pour le reconnaître. Sans doute fuyait-il la justice quelque part. Sans doute visait-il le pouvoir du châtelain. Ce-dernier mourait doucement. Et Jacques ?

« Dumoulin ! Un sursaut juste avant de piquer du nez dans l'assiette. Dumoulin ! De la bave projetée par les cris. J'aurais votre fille ! Donnez votre accord et finissons-en !
─ Anselme, allons, calmez-vous, reprenez un peu de
─ Silence, serpent ! Les yeux fixés de l'autre côté. C'était votre idée !
─ Anselme, s'il vous plaît. Puis, vers Jacques. Jacques, je vous prie, ne le croyez pas, il délire.
─ Votre idée, Clarence ? Surprise, blessure. Votre idée ?
─ Je délire ? Un rugissement. Et ça ? C'est du délire aussi ? »

L'humain se redressa et jeta le verre de vin à peine rempli au visage de Clarence, avant de saisir d'un couteau et de le lancer vers Jacques. Celimbrimbor le rattrapa très sereinement et le reposa sur la table. Tout le monde était debout.

« Vous. Vous. Haletant, gris, désespéré et en colère. Sortez de chez moi. Sifflant. Sortez. La main inutile sur une poignée d'épée. Maintenant.
─ Vous feriez mieux de faire ce qu'il dit, Jacques, monsieur Elanden. Calme, calculateur. Nous éclaircirons tout ça demain.
─ Ma fille, Clarence ! Le vin aidant, de la colère maintenant. Rends-moi ma fille !
─ Votre fille m'appartient, Dumoulin ! Un râle. Vous m'entendez ? Elle m'appartient et vous ne la reverrez que pour me la donner ! » Un hoquet, les yeux torves. Un choc sourd.

Le châtelain s'était écroulé sur la table puis au sol. Clarence se dirigea vers lui. Celimbrimbor retint son humain fermement et s'aida d'un peu de magie pour l'empêcher de se jeter sur le médecin. Il le poussa devant lui, hébété, jusqu'à la porte qui donnait dans le hall d'entrée. Avant de la fermer derrière lui, il jeta un dernier regard vers la salle à manger. Le serviteur et Clarence autour du châtelain. Le premier semblait sincèrement paniqué. L'autre avait levé les yeux vers lui. Il lui adressa un léger sourire.

À côté de la porte les attendait un autre humain, plus petit, avec les mêmes vêtements. Il s'agissait donc bien d'une livrée. Il était content d'avoir deviné juste. Il leur tendit leurs manteaux.

« Anthony amène la voiture.
─ Merci, jeune humain. Un sourire serein. Aidez-moi à faire enfiler son manteau à maître Dumoulin, voulez-vous bien ? Une petite bataille. Merci.
─ Monsieur. »

Le petit humain, sans doute un jeune, mais à quel point ? ferma la porte d'entrée derrière eux.

Dehors il faisait froid et la nuit brillait. Celimbrimbor, la voiture encore loin, sans lumière devant lui, voyait jusqu'à la montagne, là-bas, et les champs avant et les pâtures et les forêts et les bois. Quelque part, les animaux nocturnaient en paix. Il savoura le paysage jusqu'à ce que les lanternes de la carriole le lui gâchassent. L'humain qui aimait les chevaux semblait plus agité que tout à l'heure, comme les cheveux, d'ailleurs. Les éclats de voix. Il l'aida néanmoins à installer son humain sur la banquette. Il lui donna une couverture supplémentaire à étendre sur eux contre le vent. Lui-même s'était chargé d'un gros pardessus en laine. Ils passèrent la palissade en bois et seulement alors il relâcha le sort qui abrutissait Jacques. Il soupira doucement. À peine quelques minutes de magie simple et il était déjà fatigué. Bon. La nuit n'était pas vieille, il dormirait encore, digérerait ce qu'il avait mangé ce soir, se nourrirait encore. Demain serait un autre jour, avec une autre énergie pour affronter un vrai conflit.

« Que m'avez-vous fait ? Groggy.
─ Juste de quoi vous calmer un peu. C'était nécessaire.
─ Je. Une pause. Ma fille. Une réalisation. Clarence ! Ma fille. Un sursaut. Il faut retourner là-bas ! Antho
─ Calmez-vous. Sûr, serein. Continuez jusqu'à chez maître Dumoulin, je vous prie. Un temps. Inutile de presser le pas.
─ Très bien, monsieur. Une hésitation. Tout va bien?
─ Reb
─ Oui. Maître Dumoulin est un peu hors de lui, mais le trajet le raisonnera et lui fera du bien.
─ Je ne sais pas à quoi vous jouez, Celimbrimbor, mais
─ Mais ? Un regard curieux, la tête penchée sur le côté.
─ Ma fille. Presque implorant. Vous ne comprenez pas, s'il vous plaît.
─ Oui, vous avez raison : je ne comprends pas. Un sourire. Aussi allez-vous m'expliquer.
─ Pardon ? Expliquez quoi ?
─ Votre fille, votre gendre, ce médecin, ce châtelain et vous. Un temps. J'entends vous aider, maître Dumoulin, et mon aide est précieuse.
─ Je. Faible.
─ Racontez-moi. »

Celimbrimbor | 01/07/24 15:50

Quand la serviteuse, Jacqueline ? Josiane ? Jeanine ! Quand Jeanine entra dans la maison pour prendre son service le lendemain matin, il était déjà debout et rien ne trahissait sa sortie matinale. Il se leva de la chaise qu'il occupait pour la saluer. Elle lui sourit maladroitement. Il nota les cernes qui lui dévoraient les yeux. Sans doute avait-elle dormi encore moins que lui, il avait pu remarquer que les humains n'étaient pas faits pour ce genre de nuits. Il l'arrêta avant qu'elle n'allât déposer son manteau et son écharpe dans la cuisine.

« Inutile. Un sourire bienveillant. Maître Dumoulin n'aura pas besoin de vous aujourd'hui.
─ Que dîtes-vous ?
─ Il dort encore et ne peut vous le confirmer lui-même, mais il faudrait mieux que vous rentriez chez vous instamment. Un temps. Les hommes du châtelain ne devraient pas tarder à arriver. Un rire. Je les aurais cru plus matinaux.
─ Je ne comprends pas. Angoissée, agacée. Que voulez-vous dire ?
─ Que vous n'avez pas besoin d'être ici aujourd'hui. Le même sourire, un petit tour de magie en plus. Rentrez chez vous, tout ira bien.
─ Ah. Distante. Alors tout ira bien ?
─ Oui.
─ D'accord. Remettre l'écharpe et le manteau. Alors je rentre chez moi.
─ C'est mieux. »

Il la regarda fermer les pans de son manteau pour s'emmitoufler, ouvrir, passer puis refermer la porte et s'assit de nouveau. L'humain, Jacques, avait bu hier soir, et le sort qu'il lui avait fait subir devait l'hébéter encore un peu. Il baissa les yeux sur le petit carnet de voyage sur la table. Comme il n'y avait pas de livre dans la maison, il s'occupait enfin de le remplir un peu. Il y consignait ses observations sur les humains et sur le monde, avec la prétention d'ajouter à la connaissance des siens, brique par brique, phrase par phrase. En réalité, c'était surtout pour Dublis, qui s'était condamné à ne pas trop sortir de Jüdor avec sa carrière militaire. Il aurait bien voulu partager tout cela avec lui. Un soupir lui échappa, auquel il ne prit pas vraiment garde. Il était seul pour le moment. Et puis ses récits serviraient également à impressionner quelques pontes de l'université qui lui laisseraient peut-être une chance de repasser l'examen d'entrée.

C'était un carnet assez simple, dans un papier commun à Jüdor, des feuilles peu épaisses et plutôt légères, reliées entre elle par des boucles de fil. Une couverture en cuir l'enfermait, tachée d'humidité, mais indemne de gras ou de vin. Il faisait tout de même parfois un peu attention. Et ce d'autant plus que les informations qui s'y trouvaient se négocieraient à fort prix chez ces humains si terrifiés de passer leur propre porte qu'ils ne sortaient de leurs frontières qu'armés et carapaçonnés. Il sourit un peu et fouilla encore dans sa besace et en tira un paquet en forme de galet emmitouflé dans un linge sec noué par une petite ficelle. Le nœud défait, il ôta le linge et la feuille de tissu cirée pour dévoiler le bloc d'encre qui lui restait. Il faudrait en acheter un nouveau quelque part, dans une grande ville, bientôt. Les mois passés l'avaient réduit à moins d'un quart et il ne devait plus peser qu'une vingtaine de grammes. Il sortit également un chiffon et un récipient plat aux bords relevés en céramique et y versa un petit peu d'eau. Ensuite, il se mit à gratter le bloc d'encre en petits cercles rapides jusqu'à obtenir la consistance qu'il cherchait et connaissait par cœur. Satisfait, il frotta le bloc pour en chasser le restant d'eau et l'essuya sur la serviette, avant de le ranger précieusement. Sa plume ne quittait jamais ses habits mais il chercha un peu avant de retrouver la poche où il l'avait entreposé. Il leva la tête vers la fenêtre puis se mit à écrire.

Il consigna son ascension de la montagne, les profils des pics et les chemins qu'il avait pu repérer. Il dessina les vallées aux deux flans, n'omettant aucun village, rivière ou fourré qu'il avait vu, prenant son temps pour rendre un plan lisible et qui connectait correctement avec le précédent. Le souvenir du pauvre alcoolique du coin lui arracha un petit rire. Oui, une armée aurait aimé mettre la main sur ces cartes. Le faux médecin l'avait dit clairement. Quand il eut décrit sa pathétique fuite devant la mort et la position des ruisseaux et celles des demeures du village où il avait atterri, il s'arrêta.

Savaient-ils lire, ici ? Ce n'était pas certain. Il n'avait pas vu d'ouvrage chez le châtelain, il n'y en avait pas chez cet humain non plus. Au moins s'exprimaient-ils dans une langue qu'il comprenait. Il avait remarqué, pendant ses voyages, que les idiomes parlés par les différentes gens qu'il croisait ne variaient pas tant que cela. Rarement essentiellement en tout cas. Il y avait des différences marginales mais, jusqu'à présent, sans doute un coup de chance, il n'avait eu à apprendre un nouveau langage de zéro pour comprendre et se faire comprendre. Bien sûr, il lui fallait parfois un temps d'adaptation pour faire les liens et être à peu près sûr de lui, mais au-delà de ces efforts, rien. Il consigna cette observation dans son journal également, avec une note pour essayer, sur les différentes cartes, de localiser les aires linguistiques. Peut-être aurait-il le temps, un jour ou l'autre.
Il essuya soigneusement la plume et la rangea dans une poche intérieure de sa veste. De même, il passa le chiffon sur le récipient en terre cuite, désormais vide, et glissa le tout dans sa besace. Du bruit commençait à provenir depuis la chambre de son humain. Il hésita un instant, puis referma son livre, le rabat de cuir de la couverture se glissa jusqu'à l'arrière, et il passa la courte boucle de fil dans le bouton. Voilà. Il rejoignit le reste de ses affaires et il referma la besace.

La porte s'ouvrit et l'humain, Jacques, sortit, habillé mais les cheveux en bataille. Il ne jeta pas un regard à Celimbrimbor mais se dirigea vers la cuisine pour en revenir un peu agacé, visiblement.

« Jeannine n'est pas là ?
─ Je l'ai congédiée. Un éclat. Du reste, nous ne demeurerons pas longtemps.
─ Comment cela ?
─ Asseyez-vous, Maître Jacques. Les gens du châtelain ne devraient pas tarder. Tâchez de rester calme ?
De l'incompréhension, peut-être des souvenirs de la veille. Je ne comprends pas.
─ C'est normal. Un rire. Mais cela ne doit pas vous inquiéter. Je pense que votre médecin devrait nous mettre aux arrêts tous les deux sous quelque prétexte que ce soit. Un regard vers la fenêtre. Ce que l'homme à cheval dehors et les deux sergents d'armes semblent confirmer. Un peu de dépit. Deux. Décidemment.
─ Clarence ! Un regard aussi. Non. Le lâche !
─ Maître Dumoulin, je vous prie de rester calme, surtout. Une voix douce. Sans cela, je ne serai pas en mesure de garantir votre survie. Un large sourire. Tout ira bien.
─ Cessez vos »

La tête de l'humain ne fit aucun bruit en heurtant la table parce qu'il la retint avant. Que ces gens étaient fatigants à ne pas comprendre des consignes simples. Il reposa Dumoulin sur le dossier de la chaise, se leva pour aller passer un manteau et en retirait un deuxième quand ils frappèrent à la porte.

« Ce n'est pas verrouillé, entrez donc. Le grincement des gonds. Vous tombez bien, aidez-moi à lui enfiler son manteau.
─ Vous êtes
─ Je sais, je sais, ne gâchons pas de temps, voulez-vous. Aidez-moi, donc, et dites à votre supérieur, dehors, qu'il va nous falloir une voiture : Maître Dumoulin n'est pas en état de marcher.
─ Oh, si. Un sourire sale. Il va marcher. Un glissement de la main vers un bâton. À la baguette, comme ils disent même.
─ Je ne suis pas certain de cette idée, monsieur. Serein.
─ Ah ouais ?
─ Oui. Un pâle sourire. Vous voulez le ramener entier et disponible pour discuter, voire assister à un mariage, si je ne m'abuse. Il serait malséant que le père de la mariée clopine et saigne devant les invités, n'est-ce pas ?
─ Lui, oui, mais vous.
─ Vous n'arriverez à rien avec moi et, du reste, je suis tout à fait disposé à vous suivre, tant que vous chargez Maître Dumoulin dans une voiture. Aimable. Je vous le redis : il n'est pas en état de marcher.
─ Allez, laisse André. On doit juste les ramener, y a rien.
Un grognement et une abdication. »

Isram Le Naïf | 01/07/24 19:43

Merci de partager ici votre belle prose, noble seigneur.
Je l'attends moins que mon débarquement sur Joiedhil, mais je suis à chaque enchanté d'en découvrir une nouvelle page.
Je continue aussi à explorer les archives et les bibliothèques auxquelles j'ai accès dans ce monde que je découvre.

Celimbrimbor | 02/07/24 17:55

Ah, merci ! C'est gentil !
Y a plein de récits à lire dans les archives !

Celimbrimbor | 08/07/24 09:56

Le moins idiot des deux sortit pour prévenir leur supérieur à l'extérieur et revint, proposant de charger le corps sur le cheval, devant leur chef. Il ne s'y opposa pas et se contenta de les aider à soulever l'humain. Puis il récupéra sa besace, en passa la courroie par-dessus la tête, et se porta à hauteur du cheval. C'était une jolie bête, un peu rustaude, mais qui semblait heureuse, à la robe cuivrée proche d'un caramel. Il hésita à lui flatter le flanc mais un regard de l'humain hautain sur la selle l'en dissuada. Il ne lui avait pas adressé la parole et semblait décidé à ne pas. Tant mieux. Il n'avait jamais apprécié les discussions des soldats humains.

Dans son expérience, ils paraissaient soigneusement sélectionnés et entraînés de façon à ne pas être propice à la pensée. Ce qui n'avait rien d'étonnant à voir les relations diplomatiques des différents pays qu'il avait pu traverser. Après tout, l'idée même d'aller se jeter en hurlant dans les armes ou sous les projectiles de l'armée d'en face susciterait chez tout être un tant soit peu disposé à la survie un réflexe de fuite éperdue. Il imagina un instant un général voir ses troupes se débander et s'égayer en tout sens. Oui, il valait mieux se débarrasser de la pensée. Dublis s'arracherait les cheveux.

Il se laissa vagabonder pendant qu'ils marchaient. Ils ne lui avaient pas ceint les mains, sans doute trompés par l'absence d'épée à son côté, alors il en profita pour cueillir et sentir une fleur ou deux dans les haies du chemin. Le printemps était matinal, ou il avait été trop fatigué il y a quatre, cinq jours, pour réussir à mettre les saisons aux bons endroits. Comme ils allaient, il put observer un peu les champs autour de lui et la terre semblait fertile. L'herbe était verte, les sols semblaient meubles. Ce devait être un petit coin agréable à vivre, nonobstant le châtelain. Il s'interrogea sur la solde des trois soldats qui les menaient et l'origine de leur équipement. Sans doute personnel, tant ils n'étaient pas appareillés. Même l'homme à cheval, plus riche, aurait fait pâle figure dans une plus grande ville. Ils singeaient les grands dans l'espoir de le devenir un jour. Cela ne relevait que du domaine de l'improbable, après tout. Il esquissa un sourire en revoyant les palissades de la demeure seigneuriale, au perron de laquelle le faux médecin les attendait.

Lui, par contre, voulait clairement montrer son pouvoir. Son pantalon teint en bleu le proclamait à lui seul, mais il avait jugé bon de l'affirmer encore un peu plus par les broderies sur sa veste ou avec l'abondance de clous dorés qui parsemaient le baudrier où son épée dormait. Il ne bougea pas des marches, immobile dans une posture qu'il supposait digne, imperméable à l'ironie du tableau. L'homme à cheval aboya un ordre et les deux autres s'approchèrent pour récupérer. Jacques. Pour récupérer Jacques. Celimbrimbor leva en partie le sort afin que l'humain puisse tenir debout tout seul puis se rencogna dans son anticipation.

« Voici les prisonniers, maître Dancin.
─ Les invités, dirons-nous. Un peu tendu. Merci, soldat. Vous pouvez disposer, je pense. Nos deux invités seront tout à fait affables, n'est-ce pas ?
─ Bien entendu, maître Clarence, bien entendu. Un sourire. À quel événement fûmes-nous si pressamment conviés ?
─ Un mariage. »

Il sourit, moins par empathie que parce qu'il aimait avoir raison. Ce Clarence n'avait pas supporté de voir éventer sa ruse hier soir et agissait plus vite que son plan supposé ne le prévoyait. Il en serait pour une bonne surprise. Il passa un bras secourable autour de Jacques hébété et, dans une répétition de la veille, ils passèrent dans la grande pièce où la table avait disparu, remplacée par une quinzaine de chaises vides, installées face à un pupitre de cérémonie. Il chercha des yeux un prêtre quelconque, il savait que les humains raffolaient de ce genre de bêtises, et le trouva assez vite, pris dans une discussion feutrée avec le châtelain, qui réussissait le tour de force d'être à la fois plus apprêté que l'autre, mais aussi plus dépenaillé. Les joies de la fin de vie dans l'alcool. Clarence se tourna vers eux.

« Quand Sélénée entrera, vous la mènerez jusqu'au pupitre, c'est compris ?
Un regard vide.
─ Ou vous mourrez, tous les deux.
─ Il fera ce qu'il doit faire, maître Clarence. Un sourire. Personne ici ne souhaite d'esclandre, je suppose.
─ Vous supposez bien. Un temps, froid. Et vous, nous aurons une discussion plus approfondie tout à l'heure, sur vos voyages.
─ Oui. Doux. Nous aurons en effet une discussion. »

Clarence écarquilla les yeux et voulu répondre, mais un rugissement du bout de la salle le rappela à son devoir. Celimbrimbor révisa son jugement sur le châtelain. Il avait dû être formidable, dans sa jeunesse, avant l'alcool et les mensonges. Peut-être même avait-il été quelqu'un de bien. Tant pis. Son hôte ne lui en avait pas parlé pendant le retour, cela ne comptait pas. Seulement pour se défendre plus tard, et il y arriverait sans peine. Il assit son humain à la dernière rangée de chaises, s'assit à son tour, glissant sa besace sous sa chaise. Il n'eut pas à se demander qui seraient les spectateurs : le domestique de la maison avait été convoqué. Celui qui les avait servis hier, les quatre de la cuisine, jusqu'au gamin et même l'homme que les chevaux aimaient bien. Quelle audience. Enfin, ce n'était pas le temps d'ironiser.

Le châtelain avait fait installer un piano droit d'assez vilaine figure dans un coin de la salle et un des serviteurs s'y installa pour jouer. Il n'était pas mauvais, même s'il manquait de finesse et semblait parfois enfoncer des clous plutôt que jouer de la musique et le piano ne sonnait pas faux. C'était déjà cela. Tout le monde se leva. Éduqué aux convenances, Celimbrimbor se leva aussi.

La porte s'ouvrit et laissa passer une jeune femme, Clarence sur ses talons. Elle avait pleuré, les yeux rougis, les traits tirés, la bouche triste et fermée. Il sentit son humain se tendre à côté de lui et posa une main rassurante sur son bras. Tout irait bien, il suffisait de suivre le mouvement. Elle portait une robe visiblement taillée pour elle avant sa tristesse. Elle ne la remplissait plus et certains ajustements dans la coupe, faits à la va-vite, se détectait aisément. N'aurait-elle été si accablée, elle aurait rayonné de beauté. Il aiguilla Jacques vers elle.

Ils marchèrent tous les deux jusqu'au pupitre au rythme lent du piano, moins dans une marche nuptiale que comme vers un tombeau. Attentif, il remarqua Clarence se porter près de lui, tendu. Malin. Insuffisant, mais malin. Sur un geste de l'officiant, il se laissa glisser sur la chaise et adressa un sourire radieux à son garde-chiourme. Le prête entama sa longue litanie inutile qui plaisait tant aux humains.

Combien des serviteurs chercheraient à s'opposer à eux ? Celui aimé des chevaux, il le tenait pour acquis. Le gamin, aussi. Le majordome d'hier soir, sans doute après la première terreur. Mais les autres ? Il lui coûtait déjà assez de maintenir Jacques dans les brumes pour qu'il n'explosât pas, il serait imprudent d'étouffer les autres. Il s'était reposé, évidemment, et savait pouvoir compter sur ses sorts les plus offensifs, mais il répugnait à faire plus de victimes que nécessaire. Une illusion ? Peut-être qu'amplifier un peu sa voix suffirait ? Ah ! Il reconnaissait ce passage et envoya un signal à celui qui normalement attendait dehors.

« ... ne s'oppose à cette union ? »

Celimbrimbor | 15/07/24 10:33

La fenêtre. Ce diable de jeune a décidé d'enfoncer la fenêtre pour entrer. Il se pinça les yeux et l'arrête du nez, las. Ces jeunes gens et leur idée du drame. Enfin. L'effet de surprise était total.

Clarence s'était levé, la main sur la poignée de l'épée, il lui décocha un coup de pied dans le genou qui lui fit perdre l'équilibre et tomber. Il n'eut pas le temps de tendre les mains pour amortir sa chute et c'est son torse qui le ralentit en frappant le dossier d'une chaise. Sa tête heurta le sol. Celimbrimbor le leva à son tour.

C'était la pagaille. Jacques s'était posté devant sa fille, toute hébétude disparue, et reculait vers son gendre qui avait si discourtoisement interrompu la cérémonie. Il tenait une chaise devant lui, contre le châtelain qui vociférait en crachant, l'épée dégainée. Celimbrimbor regarda un peu mieux et dépensa un peu d'énergie pour faire chauffer la poignée de l'arme autant que possible. Il s'agrippa à une chaise, de la sueur au front. C'était plus discret mais tellement plus dur qu'une bonne boule de feu. Il ferma les yeux pour se concentrer un peu plus et un piaillement lui appris qu'il avait réussi. Bon.

Il soupira doucement et rouvrit les yeux. Le charlatan était par terre, le châtelain se tenait la main en glapissant, le gosse avait récupéré la fille et son humain à lui continuait de reculer. Il lui avait dit de passer par la porte, pourtant, ce matin très tôt. Ne serait-ce que par pratique. Maintenant, il allait falloir hisser la gamine par-dessus le rebord, et la robe bouffait, sans parler des éclats de verre un peu partout. Ça, au moins, il le pouvait régler. Les serviteurs et serviteuses courraient comme des poulets sans tête, prenant bien soin d'éviter le châtelain ou les trois conjurés, sans jamais aller trop loin. L'un d'entre eux était penché sur le charlatan. Sans doute pas une bonne idée mais tant pis. Celimbrimbor saisit une chaise et entreprit de déblayer ce qui restait accroché au dormant de la fenêtre puis, d'un bond, se retrouva dehors.

C'était la seule chose imprévisible dans son plan : la présence ou non des hommes d'armes. Elle ne changerait pas grand-chose, de toute façon, mais il n'avait aucune influence là-dessus et il n'aimait pas ça. Il se tourna vers la fenêtre brusquement.

« Nan, nan, messire, pardon !
─ Vous êtes des noms sans vérité l'homme que les chevaux aiment bien.
─ Oui messire, Anthony s'il plaît à messire, pardon messire.
─ Je ne resterais pas là si j'étais vous, Anthony. Un sourire, doux. La situation pourrait dégénérer.
─ C'est ce que je me disais bien, messire. Embarrassé. Et m'est avis que je ferais mieux de filer, mais, voyez...
─ Oui ? Curieux.
─ Eh ben, vous aussi vous feriez mieux de filer, avec le Duclos, Jacques et sa fille. Un temps infime. Sauf qu'à pieds, ben, voilà, vous irez peut-être pas loin.
─ Et ?
─ Et j'me disais que, bah, on pourrait imaginer que je sorte la voiture, sous la menace, voyez, et que, ben, vous l'empruntiez, toujours sous la menace, hein, vous voyez ?
─ Je vois. Un petit rire. Suis-je assez menaçant, alors ?
─ Oh, ça oui ! J'ai jamais vu quiconque de plus terrifiant, messire ! Pour vrai !
─ Je m'en doutais. Un sourire. Eh bien merci, Antoi une tête secouée Anthony ?
─ C'est ça messire.
─ Merci, Anthony. Et maintenant, un clin d'œil puis un rugissement filez me sortir cette voiture attelée avant que je ne vous tue ! »

Il détala. Voilà ce qu'il appelait un heureux événement. Il s'approcha du coin de la maison et jeta un regard de l'autre côté, personne. Il poussa le vice jusqu'à retracer le chemin de la porte d'entrée jusqu'à la pièce. Il laissa passer une serviteuse trop heureuse qu'il ait ouvert la porte et pas elle. Elle se précipita dans l'escalier et monta les marches quatre à quatre. Dans la salle de cérémonie, la gamine passait tant bien que mal par la fenêtre, le châtelain et Jacques se battait à coup de chaise et le gosse était la femme qu'il aimait. Le reste témoignait d'un désarroi divertissement, à ceci près que Clarence avait retrouvé ses esprits et se redressait en s'appuyant sur le serviteur. L'officiant s'était terré depuis longtemps.

Celimbrimbor avança vers lui mais ne put pas se dissimuler suffisamment. L'autre repoussa violemment l'homme qui l'aidait sur lui. Celimbrimbor entendit à peine le chuintement dans la cohue et n'eut que le temps de bondir en arrière, les mains tendues. Le serviteur le regarda un instant, étonné, avant de grogner de douleur, une pointe d'épée dépassant de son corps, avant de disparaître dans un murmure liquide. Celimbrimbor le lâcha et planta ses yeux dans ceux de son adversaire. C'était ainsi qu'il combattait alors. Un rictus malsain lui déformait le visage et il n'y répondit pas. Le coup avait été précis, fait pour passer entre les os du corps humain et pour le transpercer avec. Ce n'était pas un amateur éclairé. Ils s'observèrent. L'humain jugea qu'il avait l'avantage de l'allonger et de l'arme et avança prudemment, envoyant quelques coups d'estoc pour maintenir la distance.

Ça aussi, c'était dans les imprévisibles prévus. Il avait bien mémorisé la salle, il devrait en toucher le mur maintenant. L'autre se fendit pour lui imposer une autre direction de retraite et il fut trop heureux d'obtempérer. Derrière Clarence, il vit que les deux tourtereaux avaient réussi à passer la fenêtre pendant que son hôte et le châtelain continuaient de se rater. Cela était bien. Se débarrasser de l'assassin puis aider son humain. Il devrait arriver vers le coin de la salle d'ici deux pas. L'autre devrait se fendre, encore une fois.

Et ce tout se déroula comme prévu. Sur la fente de son adversaire, il pivota vivement sur son pied gauche, ouvrant large, et se servit de la force transmise pour asséner un violent crochet du droit descendant sur la tête de son adversaire, avant de reculer d'un bond plutôt que de suivre son coup. Avec beaucoup de souplesse, le charlatan s'effondra sur le sol pour la deuxième fois. Celimbrimbor attendit une ou deux secondes, puis se rapprocha et ramassa l'épée. C'était de la belle ouvrage, bien équilibrée, peu décorée, pensée pour tuer. Il hésita à la briser sur le mur avant de se raviser.

Comment s'appelait le châtelain, déjà ? Prévers, Colvert ? Un jour, il faudrait fournir l'effort de retenir les noms de ces humains mais quel intérêt ? Non seulement étaient-ils tous les mêmes mais ils mourraient avant d'avoir commencé à exister. Bon, tant pis. Cela serait moins élégant. Il amplifia sa voix en marchant vers la petite bagarre entre les deux hommes.

« Hé ! Un appel bien trop fort. Ça suffit.
─ C'est moi qui décide quand ça suffit, étranger !
─ Pas cette fois. Un sourire. Vos serviteurs et serviteuses sont parties. Vos hommes d'armes ne sont pas là. Votre homme de main est tombé. Un temps, pour laisser la situation pénétrer. Je vous conseille de cesser là.
─ Et si
─ De toute façon, que vous vouliez ou non, vous allez cesser là. Il reste juste à déterminer si vous le faites volontairement ou non. »

Et l'autre humain de lui abattre la chaise sur le crâne. Celimbrimbor soupira de lassitude. Enfin. Jacques se précipita à la fenêtre, Celimbrimbor vérifia que le châtelain n'était pas mort. Ce serait plus commode de sortir par la porte, tout de même, non ? Jacques l'appelait de dehors. Autant sacrifier aux traditions du cru. Il les rejoignit d'un pas tranquille, sauta le rebord. L'homme aimé des chevaux avait bien amené la voiture jusqu'ici. Il se permit un sourire. Les menaces, toujours les menaces.

« Nous ne tiendrons pas tous les quatre dedans. Plat.
─ Je vais rester. Rageur. Pour m'occuper d'Anselme.
─ De qui ? Un regard éberlué. Enfin, non, pardon. Vous partez avec votre fille et votre gendre, Jacques.
─ Mais !
─ Oui, oui, on lui dira. Un sourire. Je vous l'ai dit hier : je vais vous aider. Or il se trouve que je n'ai pas tout à fait fini.
─ On va quitter la région, père. Une jolie voix. Venez avec nous.
─ Voilà, votre fille a mis le doigt sur ce qu'il me restait à régler. Rentrez chez vous, tous les trois. Faites-moi confiance. Tout ira bien.
─ Et vous ?
─ Tout ira bien. Un rire. J'ai survécu à la montagne, je peux survivre à un petit village. Un regard à la ronde. Allez, hâtez-vous. Je crains que notre escorte de ce matin ne revienne.
─ Nous vous attendrons avant de partir.
─ Non, c'est inutile. Distrait. Cependant, si vous y tenez vraiment, attendez au moins jusque cette nuit. Pas de précipitation dans la fuite.
─ D'accord. Enfin monté sur le fauteuil du cocher. Merci, Celimbrimbor.
─ Mais de rien. Un sourire.
─ Nous vous attendrons. »

Un claquement de langue et les cheveux partirent. Celimbrimbor regarda la voiture s'en aller. Le gamin avait bien joué son rôle. La première partie était enfin terminé et il avait réussi à se débarrasser d'eux. Maintenant, la suite.

Celimbrimbor | 22/07/24 12:14

Il sauta pour la troisième fois par-dessus le rebord de la fenêtre et pesta quand ses bottes glissèrent sur le verre éparpillé au sol. Quel désordre. Le châtelain et le charlatan gisaient toujours au sol, mais il valait mieux prendre quelques précautions. Il pesait son poids, le notable local, et il ahana en le soulevant pour le poser sur une chaise, puis fit de même avec l'autre, plus léger. Ensuite, il appela. Plusieurs fois. Avant d'ajouter une menace pyromane.

« Ah, tout de même ! Un agacement. Il me faudrait des cordes. Ou des ficelles un peu solides. Un sourire. Pourriez-vous me trouver cela ?
─ Monsieur, c'est
─ C'était une question qui n'attendait pas de réponse, humain. Un temps. Faites ce que je demande, vous réfléchirez après.
─ Monsieur ! »

Le domestique terrifié planté contre le mur, il attacha les deux hommes à leur chaise.

« Parfait. Un regard vers le serviteur. Quand les gens d'armes que vous avez prévenu viendront, dites-leur de m'attendre là, d'accord ? Un hochement de tête. Et maintenant, demandez à quelqu'un de me montrer les appartements de ce type-là. Pointer Clarence du doigt. J'ai des choses à y trouver. »

L'autre obtempéra et le jeune garçon de la soirée précédente, tout tremblant, guida Celimbrimbor jusqu'à une chambre assez spacieuse et bien ordonné. Il congédia l'enfant d'un sourire et se mit à fouiller. Normalement, l'autre étant tellement bien implanté, il ne devrait pas faire trop attention. Il commença par le secrétaire, impeccablement rangé, avec un dossier sur les affaires en cours, un autre sur celle à venir, un panier pour les documents signés à transmettre et un autre sur ceux à signer. Il les passa rapidement et finit par trouver ce qu'il cherchait : un projet de révision testamentaire qui stipulait que le châtelain à sa mort cédait tout, à ce Clarence Dancin, y compris les terres de sa jeune épouse. Sans doute une histoire d'acquisition de terres. Peu importait, c'était toujours un mobile.

De ce fait, il farfouilla encore un peu et, sous une latte amovible du plancher, dans une petite cache, il trouva une chevalière, un paquet de correspondance, qu'il mit de côté, et deux fioles bouchées en terre cuite. L'une n'était pas scellée et l'odeur lui ôta toute envie de goûter. Il s'y connaissait assez peu en plantes et ignorait beaucoup, sinon tout, de leur vertu, cependant il y avait fort à parier que le contenu de ces bouteilles fût une drogue, un poison à effet lent et à accoutumance. Il se tourna vers le petit serviteur qui était demeuré et lui demanda d'aller chercher l'officiant. S'il n'était pas déjà enfui, il pourrait lui servir. Ces humains accordaient toujours un cachet étrange à ce que les religieux de tout crins leur disaient. Son attention se reporta sur les lettres, qu'il découvrit assez vite chiffrée et pas adressée au Clarence Darcin de la maison, ni à la demeure d'ailleurs. Il y avait donc une boîte aux lettres dans le village, ou un récipiendaire qui transmettait le courrier. Cela indiquait des ramifications inattendues. Il n'avait pas le temps de briser le code des lettres, et ce d'autant plus qu'à vue de nez, il ne s'agissait pas d'une simple substitution, même si peut-être qu'en faisant un peu attention, là, il y avait. Des pas dans l'escalier le ramenèrent à ses priorités. Il fourra les lettres dans une poche de sa veste.

« Ah, vous tombez bien.
─ Ne m'approchez pas créature des abysses, la
─ Un geste de la main. Allons, s'il vous plaît, soyons sérieux un instant. Un sourire. J'ai besoin de vous.
─ Jamais je ne servirai un serviteur des ombres !
─ Ce n'était pas une supplique. Un temps. Il y a plusieurs choses posées sur ce bureau, là. Un doigt tendu. Je souhaiterais que vous les examiniez, avec le temps qu'il vous faudra. Je vais reculer un peu pour vous laisser de la place. Deux pas en arrière. Je vous demande seulement de me dire ce que vous en pensez quand vous aurez fini. Un temps, puis, avec bienveillance. S'il vous plaît. »

L'homme hésita mais, après une ou deux minutes immobile et craintif, satisfait de voir que Celimbrimbor ne bougeait pas, il entra complètement dans la pièce et se pencha sur le bureau. Curieusement, ce fut en voyant la bague qu'il poussa l'exclamation la plus forte. Pour le reste, il en resta presque stoïque, malgré un mouvement de recul à sentir la bouteille. Il la reboucha soigneusement et se tourna vers l'elfe.

« Où avez-vous pris cette bague ?
─ Là. Une main pointée vers la cache. Demandez au garçon, il vous confirmera. Des hochements de tête frénétiques. Pourquoi ?
─ Vous ignorez ce dont il s'agit ?
─ Visiblement, oui.
─ C'est le sceau de la famille Danvers. Un temps. Voilà pourquoi le baron ne le portait plus.
─ Il l'avait confié à l'occupant de cette chambre.
Un toussement méprisant. Je ne le parierai pas. Un rire. Jamais le baron ne se serait départi volontairement de ce privilège, mais surtout : dans les fioles, là. C'est une liqueur abrutissante.
─ Pardon ?
─ Une décoction de diverses plantes, qui permet d'obtenir un alcool très puissant dont les effets sont une perte du contrôle de soi et un affaiblissement puissant des capacités mentales.
─ Intéressant. Un sourire. Et vous le savez parce que ?
─ Nous nous en servons au petit hospice à côté du temple. Pour les malades les plus graves. Une manipulation de la bouteille. Là, au cul, vous voyez ? C'est la marque de notre temple.
─ Je vous crois. Donc ?
─ Il y a matière à creuser. Darcin semble être plus qu'il ne laissait paraître, et surtout plus ambitieux, si j'en crois ce torchon testamentaire.
─ Parfait, alors. Un nouveau sourire. Je vous suis jusqu'au rez-de-chaussée. »

Il nota dans un coin de l'esprit la présence de l'hôpital en se promettant d'aller y faire un tour s'il avait le temps. Ce ne serait sans doute pas le cas, selon les prochaines minutes, il aurait le choix en partir précipitamment ou en vitesse. Il gloussa à voix basse. Il avait, n'empêche, presque payé sa dette. À mi-chemin de l'escalier, il s'immobilisa et regarda les trois hommes d'arme en bas, l'épée au poing, l'air prêt à en découdre, notamment celui au sourire sale. Il replaça tranquillement son poids sur les pieds, par sécurité. Cela ne devrait pas être nécessaire, vue leur tête et leur déférence envers le prêtre. Il respira un peu. Voilà une bonne nouvelle. Le prêtre réussit à les convaincre que discuter avec les hommes attachés en bas serait une bonne idée. Celimbrimbor les accompagna sans perdre son sourire mais pris soin de se placer un peu retrait dans la grande salle, de façon à pouvoir réagir aux entourloupes des gardes.

« Vous nous l'avez bien amoché, dites donc.
─ Il est encore en vie, n'est-ce pas ? Serein.
─ Oui. Un temps. Par contre, je ne sais pas s'il va se réveiller tout de suite.
─ Ah. Le catalogue de sort, choisir le bon. Je m'en occupe. Un effort discret. Voilà.
Une inspiration paniquée. Que. Que. Où suis-je ? Une réalisation. Pourquoi suis-je attaché ? Un regard. Daniel, détachez-moi bon sang ! Et arrêtez cet elfe !
─ Vous voyez ? Vivant et bien réveillé. Un sourire vers les gardes. Vous pouvez essayer de lui obéir, messieurs, mais ce serait imprudent.
─ Ne l'écoutez pas ! Il est dangereux. Implorant. Daniel !
─ Clarence, un instant s'il vous plaît. Lui montrer une bouteille. Vous reconnaissez ceci ?
Les yeux plissé. Quelle importance ! C'est lui qui est dangereux ! Détachez-moi, je vous dis !
─ S'il vous plaît, Clarence.
─ C'est une bouteille de sans-humeur, voilà. Un temps. Et alors ? Vous comptez m'en faire boire ?
─ Non, Clarence, je voulais vous demander si vous saviez où je l'avais trouvée.
─ Eh bien, dans votre hospice pour nécessiteux. Un rire méprisant. Vous en aviez amené pour la cérémonie ?
─ Et cette chevalière, Clarence.
─ C'est le sceau du baron. Des yeux de bête traquée. Nous le cherchions partout.
─ Visiblement pas au bon endroit. Se relever et, aux gardes. Placez cet homme aux arrêts. Trois regards surpris. Je l'accuse d'avoir drogué le baron, dérobé son sceau, et comploté dans l'idée de lui voler ses biens. Montrer le testament. Ceci devrait vous servir de preuve suffisante. Vous savez lire, je crois, Benoît. »

L'homme en question s'avança pour prendre le parchemin. Celimbrimbor se permit un petit relâchement. Voilà, tout était réglé, il était enfin tranquille et allait pouvoir continuer son chemin. Ce que les affaires des humains étaient insupportablement compliquées pour rien. N'importe qui aurait dû voir tout ça bien plus tôt. Peut-être que son hôte l'avait vu, d'où le plan de l'autre ? Cela ne revêtait, en définitive, aucune importance. Il allait pouvoir repartir, il n'avait plus de dette. La petite joie qu'il ressentit le fit relâcher son attention quelques secondes, pendant que le garde, Benoît, lisait. L'humain attaché en profita. Il s'était libéré de ses liens et se pencha en avant pour tirer l'épée du fourreau du lieutenant. D'une main, il se mit à dessiner des mouvements erratiques avec, et de l'autre il détacha les liens de ses pieds. Un des deux gardes, le moins stupide tout à l'heure, se jeta sur lui et subit le même sort que son chef. Celimbrimbor se précipita mais dans le temps, l'autre darda le prêtre et le baron de coups avant de les pousser vers l'elfe. Le prêtre s'affala sur Celimbrimbor qui le déposa au sol. L'autre était déjà dehors.

« Les chevaliers du crépuscule du matin n'en ont pas fini avec toi, Elanden ! Tu nous retrouveras ! »

Celimbrimbor resta une seconde abruti, puis retrouva son sens pratique.

« Garde, allez me chercher des linges. Et des ficelles. Vite ! Il est trop tard pour vos deux camarades et le baron, mais le prêtre est sauvable. »

En vérité, ce n'était pas le cas. Si le lieutenant avait visiblement un poumon perforé dans lequel il s'étouffait et se noyait, l'autre garde se contentait de se vider de son sang. Il pesait simplement moins dans le jeu local et Celimbrimbor avait besoin d'une parole de poids pour s'assurer la tranquillité de son hôte. Le prêtre n'avait pas trop été amoché, mais deux blessures, à l'épaule et sur le côté du bas-ventre l'inquiétait un peu. Pendant que le garde n'était pas là, il évalua la quantité de sang qui fuyait par l'épaule. Au moins, lui n'avait pas une artère de transpercée. Quant au bas-ventre, l'odeur et un peu de palpation lui indiquèrent que l'épée n'avait pas percé l'estomac ou les intestins. Il survivrait.

Avec les linges, il dressa des pansements de fortune et en glissa quelques-uns sous la tête de la victime pour ne plus avoir à la porter. Cela fait, il alla jusqu'au cuisine se laver les mains dans le baquet d'eau grise. Il avait réussi à se tacher un minimum, c'était toujours ça de pris. Il retourna dans la salle, s'assit sur la chaise qu'il avait occupé pendant la cérémonie, et attendit que le prêtre se réveille. Étonnamment, le garde fit la même chose. Ils demeurèrent dans le silence deux longues heures avant que les gémissements indiquassent que le prêtre était sorti de sa torpeur.

« Ah, vous êtes réveillé, parfait ! Appeler pour de l'eau et des aliments simples.
─ Que s'est-il passé ?
─ L'autre s'est enfui, après avoir tué deux des gardes et le baron. Peu ne s'en fallait qu'on vous comptât dans les victimes.
─ Pardon ?
Un soupire. Vous avez failli y passer aussi. Un sourire. Mais tout va bien.
─ J'ai mal.
─ Mais vous n'êtes pas mort. Un petit rire. Je vais devoir y aller, mais je dois vous demander une chose, avant.
─ Pardon ?
─ J'ai fini ce que j'avais à faire ici. Et puis, il faut bien que quelqu'un poursuive l'autre, non ?
Un raclement de gorge.
─ Quelqu'un de capable et qui n'a pas de deuil à faire. Un regard vers le garde. Avant de partir, je voudrais que vous fassiez quelque chose pour moi.
─ Je vous écoute ?
─ Assurez-vous de témoigner en faveur de mon hôte, le père de la mariée de tout à l'heure, Jeannot ? Jean ?
─ Maître Dumoulin ?
─ Exactement ! Un sourire. Il est, comme vous, victime. Sa fille et son gendre aussi. Peut-être trouverez-vous des informations supplémentaires dans le bureau là-haut, je ne sais pas. Un temps. Toujours est-il : je veux que vous fassiez en sorte qu'il ne leur arrive rien. Un regard dur. C'est compris ?
─ Oui, mais
─ Parfait, alors ! Se lever. Je n'ai donc plus rien à faire ici. Récupérer la besace sous la chaise, glisser la courroie par-dessus la tête. Messieurs, je vous salue ! Une révérence courtoise. Puissions-nous ne jamais nous revoir ! »

Ignorants les protestations des deux humains, il quitta la salle, par la porte cette fois-ci, puis la demeure, par la porte d'entrée aussi. Il disposerait sans doute d'une bonne demi-journée avant qu'ils ne décidassent d'envoyer quelqu'un à ses trousses et, d'ici là, il serait loin. Il salua de la main l'homme aimé des chevaux en passant le portail et se retrouva sur le chemin.

Cette route-là, il l'avait prise plusieurs fois, et il n'avait aucune envie de retourner vers les pieds des montagnes. Tant pis pour son couteau, il en achèterait un autre. Il lui fallait un nouveau manteau, du reste. Cette route-ci menait ailleurs. Il verrait un peu plus tard s'il pouvait éviter le village.

Il s'engagea sur le chemin. C'était le début du printemps, il croyait. Le soleil demeurait frais mais il lui faudrait quand même bientôt une capuche. Et sans doute des provisions. Éviter le village ne serait peut-être pas la meilleure des idées. Enfin, cela dépendrait de la distance jusqu'à la prochaine ville digne de ce nom. Il avait le temps, l'habitude. Il était libre, les champs s'ouvraient devant lui, les bêtes sans doute pas encore sorties. Un large sourire éclaira son visage. Il quitta la route et se mit à marcher.

FINIS

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